Boris Cyrulnik et la croissance

Publié le par Thra

Plus ou moins le père du concept de résilience, le très médiatique Boris Cyrulnik m'intrigue à plus d'un titre. Considéré par certains comme la bible et le messie de la psychiatrie, de la psychologie, de la neurologie  et de l'éthologie réunis je suis à la fois en accord avec nombre de ses théories tout en étant profondément dérangé sans pour autant savoir exactement dire pourquoi.

Parmi ce qui me déconcerte le plus chez lui (mais pour le coup je sais pouquoi ça me dérange) c'est sa participation à la fameuse Commission Attali pour la libération de la croissance française. Comment s'est-il retrouvé là? En regardant de manière attentive la liste descontributeurs de cette commission on note une très large majorité de chefs et de hauts responsables de très grosses entreprises (Renaut, Nestlé, Accor, Axa, Areva...), de membres d'organismes nationaux et supra-nationaux (Deutch Bank, Banque mondiale...) et d'économistes dont l'adhésion au néo-libéralisme  ne fait plus aucun doute. Que fait-il au milieu de tous ce beau monde issu (à de rares exceptions près) des sphères du pouvoir politique/financier?  D'ailleurs quelle imposture que ces grandes propositions, où est le nouveau dans toutes ces propositions? Propositions issues de qui? des gens qui sont déjà des acteurs majeurs de notre société, ces gens la modèlent déjà selon leurs aspirations, le monde dans lequel nous vivons est en partie leur oeuvre!  Tout ce qui en ressort c'est:  faisons comme avant  mais avec plus de  convictions et de moyens.

Donc  je me pose la question de ce que pouvait bien avoir en tête Boris Cyrulnik lorsqu'il s'est joint à la commission. A t-il réalisé dans quoi il mettait les pieds? A la lecture d'une interview publiée sur le site psychologies.com dans lequel il revient sur son rôle au sein de cette commission je dirai que non.  Et c'est bien là l'excuse la plus  positive que je pourai lui trouver, les autres explications auraient  plus à voir avec la révélation d'un certain cynisme ou une certaine malhonnêté intellectuelle de sa part. Je préfère donc m'engager sur l'hypothèse qu'il n'a tout simplement rien compris au film.

Voyons un peu ce qu'il nous dit dans au début de cet interview:

"Quelle a été votre réaction lorsque l’on vous a proposé, il y a quelques mois, de participer à la commission Attali ?
J'ai été étonné. Puis finalement rassuré de voir que tous les économistes soulignaient l’importance des mentalités dans l’économique et la croissance et que les sciences humaines y prenaient une part de plus en plus importante. C’est à ce titre que Jacques Attali m’a demandé de participer à cette commission.

Et effectivement, pendant toutes les réunions que nous avons eues, la notion de mentalité collective, même si elle peut être discutable, a souvent été abordée, travaillée. Et l’on voit bien que les pays qui ont pris des décisions en tenant compte des facteurs psychiques ont obtenu des résultats sur le plan économique."


Il est donc la caution scientifique du point de vu "psychique" de cette commission, ce qui n'est pas forcément un mal mais parmi les 42 membres notons qu'il est le seul pour assumer ce rôle. Je suis également frappé par le manque de lucidité profond de sa remarque à propos son étonnement quant à l'interêt des participants pour les facteurs psychiques et l'apport des sciences humaines. N'a t-il jamais remarqué que toutes les idéologies se servent de ces deux socles pour s'imposer? N'importe quel dictateur débutant sait ça. Les sciences humaines sont à double tranchant, à la fois importantes pour la compréhension des sociétés humaines et à la fois constament récupérées et orientées à des fins idéologiques. L'introduction des sciences humaines dans cette commission ne pouvait être qu'au service de la logique libérale étant donné que la majorités des membres sont des acteurs de cette idéologie et qu'aucun penseur n'en faisait parti: il est important de noter qu'aucun philosophe ou grand penseur n'est présent.

Dès lors le doute n'est plus permis, ceci n'est pas une commission qui réfléchi sur le va t-on mais bel et bien sur le comment. La direction est déjà donnée: vers plus de libéralisme, ils ont mis" croissance" dans l'intitulé mais étant donné le pannel d'experts il ne peut être question d'un autre type de croissance que celle-ci. D'où ma q
uestion, Mr Cyrulnik avait t-il réalisé tout cela? Ou bien avait-il plus en tête de démontrer à tous ces gens que ses travaux étaient solides et valables et pouvaient aboutir à des résultats concrets. N'a t-il pas trop vite pensé que c'etait là un moyen de donner une application à ses recherches?

Une bonne partie de ce qui suit dans l'interview peut être très juste dans un contexte éloigné de toute récupération grossière mais c'est là que le bas blesse, il s'agit bien ici dans le cadre de cette commission, d'une récupération de ses théorie à des fins idéologiques précises: la croissance économique.

"Notre mentalité serait donc l’un des freins à notre croissance ?

Ah oui, clairement ! Nous partons battus dans tous les domaines et nous ne prenons pas les décisions qui permettent de relancer le psychisme des individus, la dynamique des groupes et donc les effets sur la croissance. Je ne connais rien en fiscalité ou en économie, mais j’ai quelques idées en sciences humaines.

Si l’on change d’attitude, si l’on d’adopte certaines méthodes, en, matière d’éducation notamment, nous allons améliorer les individus, les groupes et cela aura un effet sur la croissance. Ce sont des réformes peu coûteuses qui peuvent avoir un impact en peu de temps ."


Ce passage aussi me parait très révélateur du fait qu'il ne sait pas de quoi il parle (du moins je préfère penser qu'il ne sait pas de quoi il parle...). S'est-il posé la question de ce qu'est la croissance. Il parle de l'amélioration des groupes et des individus mais a t-il bien réfléchi à ce que veulent dire ces termes dans une logique de croissance économique dans un contexte néo-libéral? Comment peut-il rabaisser, dans la bonne humeur qui le caratérise, ses travaux à de simples outils au service de la croissance telle que l'entendent les PDG, DRH et autres grands représentants d'institutions économiques internationnales qui forment la base des membres de cette commission.

Je ne peux m'empecher de penser à cette phrase de F.Herbert "La société a plus besoin de généralistes que de spécialistes". Je ne dit pas ça pour rabaisser ou nier l'intérêt des grands spécialites d'un domaine précis, mais pour souligner leurs limites.
k

Publié dans Société

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Commenter cet article

antiochus 11/03/2008 09:53

La participation de Boris Cyrulnik à cette commission m'avait échappé ... Merci d'avoir attiré l'attention sur cette étrange participation, comme toi je me pose la question de savoir ce qu'il y faisait - caution scientifique - dis-tu ? probablement. Je le crois assez intelligent et sage pour avoir analysé les tenants et aboutissants d'une telle commission ... pourtant il y a participé ...Incroyable. En Sarkoland tout est possible, la preuve

Stéphane 08/03/2008 05:52

A la lecture de l'article de Psychologie, je ne peux m'empêcher de me dire qu'il a raison sur de nombreux points... C'est d'autant plus effrayant, dès lors, de penser qu'un jour, ses théories puissent être mises en application par des groupes industriels. Ceux-ci risquent tout simplement (si ce n'est déjà le cas) de se substituer à l'Etat.